Histoire de la Compagnie des Indes
... et des Colonies d'orient

  

 

 

 

Sommaire

 

Prémices

Fondation de la Compagnie

1ère grande expédition vers
 Madagascar et
1ère assemblée générale

2ème expédition vers l'Inde

Fondation de Lorient

Projets du Roi 1668/1670
et 
la 1ère escadre aux Indes
         
         
 Opérations 1670/1675
et
Bilan de 1675
         
         
         1eres défaillances
         et
         Bilan de 1684
         

Réorganisation de la Compagnie en 1685

Armements de 1685/1689

Lorient en 1690

L'Affaire du Siam

Armements mixtes 1690/1697

La Compagnie pendant la guerre 1690/1697

Armements 1697/1701

Décadence 1701/1706

Captation de la Compagnie par les Malouins

Liste des bâtiments de la Compagnie

Un exemple de navire .......... "Le Boullongne"

Histoire des Iles mascareignes

Les escales françaises de la route des Indes

Antoine BOUCHER

 

 

 

   

 

 

 

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Histoire des Iles Mascareignes

 

Il y a 3 millions d'années, une île surgit au milieu de l'océan Indien, grâce à l'action du volcanisme.

Au VI ème siècle, les îles Mascareignes sont découvertes par des navigateurs musulmans, lors de leurs expéditions sur les côtes sud et est de l'Afrique. La future Ile de la Réunion se nomme alors Dina Margabim (Ile de l'ouest), Maurice : Dina Arobi (Ile abandonnée) et Rodrigues : Dina Mozare (Ile de l'est).

En 1502, Alberto Cantino reproduit une carte musulmane et créée la première carte "européenne" mentionnant les îles Mascareignes.

En 1512 (ou 1516 ?), lors de la découverte des routes maritimes par les européens, Pedro de Mascarenhas (re)découvre les Mascareignes le 9 février et baptise la future Réunion du nom du saint du jour : Santa Apollonia.

Le 4 février 1528, le pilote Diego RODRIGUEZ (re)découvre une île qui plus tard portera le nom de Rodrigue en son souvenir.

Le 20 septembre 1598, les Hollandais débarquent à "Grand Port" et leur amiral Wybrandt WARWIJCK nomme l'île Mauritius en l'honneur de leur stathouder Maurice de NASSAU. Ils quittent l'île le 3 octobre de la même année. Elle devient une colonie hollandaise, quarante ans plus tard, le 31 juillet 1638.

Le 1 janvier 1606 - Les amiraux hollandais MATLIEF de JONGE et VAN DER HAGEN, mouillent à Port-Louis (Mauritius). le 30 juin de la même année, le "Concorde", en provenance de Bantam, introduit des bananiers à Grand-Port (Mauritius).

Le 23 mars 1613, l'amiral hollandais Verhuff fait escale à Mascarin et la baptise England's forest. Il décrit une île paradisiaque vierge avec des cours d'eau, des animaux : tortues, tourterelles, perroquets, solitaires, anguilles, canards, oies, tous extrêmement facile à tuer.

Le 10 février 1615, l'amiral hollandais Pieter BOTH, gouverneur général des Indes néerlandaises, fait naufrage à la hauteur de la Baie du Tombeau (Mauritius).

Le 22 mars 1616, à destination de Madagascar, les prêtes missionnaires portugais, Manoël ALMEIDA, Luis MARIANO, Custodio da COSTA et Antonio d'AZEVEDO célèbrent une messe à Grand-Port (Mauritius).

Le 22 janvier 1617, décès au large de Mauritius du navigateur hollandais Jacques LEMAIRE lors de son voyage de circumnavigation.

Les Français dans leur recherche d'escales sur la route de l'Inde furent très empiriques, inspirés par le désir d'imiter les Hollandais et de s'assurer les mêmes avantages qu'ils avaient au Cap. Le hasard ne fut pas étranger à certaines de leurs entreprises surtout à l'origine de leur apparition dans l'Océan Indien.

Ainsi, une initiative de particuliers faillit procurer à la France une excellente relâche sur la route des Indes avant même que son commerce ne s'y fût porté, la future "Ile de France" (l'île Maurice hollandaise). Vers 1630, d'entreprenants marchands de Dieppe armèrent des navires pour Madagascar et les îles voisines, surtout pour en rapporter de l'ébène, le plus remarquable de ces voyages est celui de Cauche.

Cauche ne relate qu'un seul voyage ; il serait parti de Dieppe sur le Saint-Alexis, commandé par le capitaine Alonse Goubert, le 15 janvier 1638. pour faire la course sur les vaisseaux espagnols, et dans la mer Rouge sur les Mores et les Gentils ; en route, on devait laisser une habitation à Maurice. Après diverses aventures, le vaisseau parvient dans les eaux des Mascareignes ; il aborde le 25 juin à l'île Diégo Rois (Rodrigues). " Nous y descendîmes et y abordâmes les armes de France contre un tronc d'arbre par les mains de Salomon Gobert (3ème pilote). Notre navire fut toujours en mer, n'ayant pu ancrer, le fond y étant trop bas ". Puis ils vont à Mascareigne, déserte comme la précédente : "Nous y arborâmes aussi les armes du Roi". Cauche, qui n'y séjourna que 24 heures, eut néanmoins le temps de constater l'abondance en cette île d'eau excellente, de gibier, poisson et fruits. Enfin ils allèrent à Sainte-Appollonie " en l'intention de l'habiter ", mais, étant entrés au port du S. E., ils trouvèrent la place prise par les Hollandais qui y bâtissaient un fort et avaient donné à l'île le nom de Maurice. Il fut permis aux Français d'y entrer, de pécher et chasser ; 24 heures après, ils vont ancrer au port du N O. défendu par 6 Hollandais ; il y avait là un navire anglais de 500 tx. venant de Bantam chargé d'épices : les Anglais offrirent à Goubert de l'aider à chasser les Hollandais de l'île; mais les Français n'y voulurent point consentir, à cause de l'alliance qui unissait la France aux Provinces Unies et, au bout de quinze jours, ils quittèrent l'île pour aller fonder fin juillet à Madagascar l'établissement de la baie de Sainte Luce. Après 6 mois de séjour, la petite colonie française, décimée par les maladies, se transporte au port Ste-Claire, à 8 lieues plus au Sud ou elle végéta une année complète.

Ce récit de Cauche toutefois ne paraît vrai qu'en partie et fort incomplet si on le rapproche des documents hollandais relatifs à l'occupation de Maurice. Il y eut, non pas un, mais deux voyages du Saint-Alexis, l'un en 1638 où il ne toucha point à Madagascar, l'autre en 1640, raconté par Cauche.

En novembre 1637, la Chambre d'Amsterdam de la Compagnie des Indes Orientales avait décidé d'occuper effectivement l'île Maurice. Le Maen mit à la voile le 31 décembre avec Cornelius Simonz GOOYER, le futur commandant, et 30 hommes, arriva le 6 mai à Maurice au port du S. E. dont Gooyer prit possession et où il commença la construction d'un fort. Le 31 juillet 1638, Gooyer écrit aux Directeurs de la Compagnie qu'une flûte de Dieppe, capitaine Salomon Gouerte (Salomon Goubert, fils du capitaine Alonse Goubert, n'étaient en réalité que le troisième pilote), est arrivée le 6 juin au port du S. E. ; le capitaine lui a déclaré qu'il n'avait atterri que pour se ravitailler, mais Goyer pense qu'il restera longtemps pour compléter sa cargaison d'ébène : " Quoiqu'il faille se méfier des Français, surtout de ceux de Dieppe, nous avons si peu de monde ici que nous ne pouvons les empêcher de charger du bois d'ébène; nous aurons assez à faire pour garder le fort quand la flûte le Maen sera partie ". Et d'après une seconde lettre datée du port S. E. le 20 décembre 1638, on voit qu'en effet les Français, qui s'étaient transportés au port du N. O. alors désert, étaient restés six mois dans l'île; les Hollandais qui avaient fini le fort en août allaient de temps à autre surveiller leurs agissements, toujours mécontents de leur voir couper de l'ébène. Au commencement de décembre, les Français déclarèrent vouloir partir et les officiers hollandais y consentirent par délibération motivée le 12 décembre 1638. Le vaisseau français leva l'ancre quelques jours après, emportant la lettre de Gooyer à sa Compagnie. Le 8 novembre 1639; Adriaan VAN DER STEL, nouveau gouverneur de l'île Mauritius, débarque du Cappel , il amène avec lui les premiers cerfs, moutons et volailles de l'île.

On voit donc qu'il n'y a nul rapport entre ces faits - qui semblent incontestables et le récit de Cauche. Au contraire celui-ci coïncide d'une façon frappante avec les documents hollandais de 1640. D'après une lettre de Van Diémen aux Directeurs de Batavia, 12 décembre 1641, et le rapport d'Adrien Van der Stel au Gouverneur de Batavia, pour les années 1640-1641, le navire français (le Saint-Alexis), venant directement de France, a mouillé pour la seconde fois dans le port du N. O., le 10 juin 1640 ; son capitaine Salomon Gouverte (Goubert), avait mission de charger du bois d'ébène et de prendre possession de l'île. Comme le gouverneur s'y opposa, Goubert protesta par écrit et partit le 21 pour Madagascar. Non seulement là durée indiquée de la relâche du vaisseau français, mais toutes les circonstances particulières sont les mêmes que dans le livre de Cauche. Comme lui, Van Diémen parle d'un navire anglais le Williams chargé de poivre, revenant de Malabar et mouille, alors dans le port N. O., d'où il partit le 31 juillet pour l'Angleterre. D'autre part, le rapport de Stel déclare que les Français avaient à bord de leur vaisseau un yacht de 40 last (80 tx.) qu'ils avaient l'intention de remonter Madagascar pour faire la course dans la mer Rouge ; or Cauche dit bien que le Saint-Alexis portait les pièces démontées d'une barque de 100 tx., qu'ils mirent à l'eau plus tard à Madagascar .

On peut en conclure :

1° que le Saint-Alexis avec Goubert et probablement Cauche fit un premier voyage à Maurice où il chargea une cargaison d'ébène après six mois de séjour au port du N. O., où il n'y avait point alors de poste hollandais et qu'il revint en France en 1639 ;

2° que les armateurs, encouragés par ce premier succès et désireux d'occuper l'excellent port où avait mouillé leur navire, le renvoyèrent en janvier 1640 ; que dans ce voyage, raconté par Cauche mais antidaté par lui de 2 ans, les Français auraient pris possession de Rodrigues, de Mascareigne ; mais, trouvant à Maurice le port N. O. occupé par les Hollandais, ils auraient dû renoncer à leur dessein de colonisation et se rendre à Madagascar.

La narration de Cauche, transcrite par le sieur Morizot, comporte de fausses déclarations évidemment volontaires, principalement l'omission du récit du premier séjour à Maurice en 1638. Pourquoi donc tant de mauvaise foi ? Il a probablement antidaté de deux ans son arrivée à Madagascar pour faire croire qu'il était établi depuis beaucoup plus de temps qu'en réalité et donner ainsi plus de fondement aux réclamations qu'il voulait élever contre les agents de la Compagnie Ricault.

Quoi qu'il en soit, le double passage du Saint-Alexis à Maurice semble bien établi par les documents hollandais; et l'on en peut conclure qu'après un premier séjour de reconnaissance, ou les Français n'arrivèrent à Maurice alors déserte que 4 semaines après les Hollandais, les armateurs, croyant sans doute que ceux-ci n'avaient pas persisté dans leur occupation si récente ou plutôt qu'ils se contenteraient du port du S. E., conçurent et entreprirent de réaliser un projet de colonisation d'une partie au moins de l'île : peu ne s'en fallut donc que les Français, dès leur apparition dans la mer des Indes, n'y acquissent la relâche précisément la meilleure et dont ils ne s'emparèrent effectivement que près d'un siècle plus tard.

Nouvelle prise de possession de Mascareigne (l'île Mascarin ou future Bourbon - ancienne mascareinhas portugaise -), par Pronis en août/septembre 1642, arrivé à bord du navire St Louis, commandé par le capitaine Cocquet.

le 5 septembre 1642, l'explorateur hollandais Abel Janszoon TASMAN avec le Heemskerch et le Zeehaën, fait escale à Mauritius

Pronis exile 12 rebelles (de Madagascar) dirigé par Jean Leclerc, surnommé des Roquettes, originaire de Rouen, à Mascareigne en 1646, qui en furent ainsi les premiers colons français.

De Flacourt arrivé à Madagascar en décembre 1648, décide de faire revenir les exilés des Mascareignes. En décembre 1649, il envoie le St-Laurent commandé par le capitaine Roger Le Bourg reprendre possession de l'île. Cette nouvelle prise de possession se fait à l'endroit nommé depuis "La Possession" et l'île est baptisée "Bourbon".

Il n'oublia pas la question des ports dans sa description de Bourbon : "Elle n'a aucun port assuré, mais des rades. Il y a la meilleure qui est dans une anse située à l'Ouest-Nord-Ouest, qui est fort bonne, bon ancrage et fond de sable et bon abord pour les bateaux ; c'est où est le grand étang". De Flacourt avait donc discerné le premier la supériorité toute relative du mouillage de Saint-Paul (Sur la carte manuscrite de Bourbon, dressée par de Flacourt en 1653, Saint-Paul est désigné par cette indication "la baie du meilleur ancrage").

Le 2 octobre 1654, Antoine Thaureau, surnomme Couillard par ses amis et Marovoule (ce qui signifie chevelu, en malgache) par ses ennemis est "exilé" débarqué par l'Ours, en compagnie de 7 compagnons européens "volontaires" et 6 malgaches en baie de St Paul pour s'établir sur cette île.

Couillard et ses amis n'auront guère eu de chance à Bourbon. Si leurs cultures furent prospères, si gibier et poisson ne manquèrent jamais, trois cyclones vinrent les décourager de persévérer dans leur aventure. Plantations et habitations furent anéanties par un premier météore en 1655, quelques mois à peine après leur installation. Deux autres survinrent en 1657 et 1658.

La fréquence des tempêtes et leur virulence les incitèrent à s'en aller vers d'autres cieux. Ils ne pouvaient compter que sur la chance pour ce faire et crurent bien qu'elle se présentait à eux, le 28 mai 1658, lors d'une escale d'un navire anglais le Thomas Guillaume, commandé par le capitaine Gosselin, celui-ci informe fallacieusement les colons de la destruction de Fort Dauphin et propose de les convoyer à Madras, sur la cote du Coromandel. Aux Indes, le capitaine Gosselin, décidément piètre humaniste, fit cadeau des Malgaches au roi indien Madraspatam, en échange du droit de commercer sur ses terres. Cela constitue apparemment le tout premier acte de traite d'êtres humains concernant l'île Bourbon. Nouvel abandon de l'île par des êtres humains.

L'île Mauritius est également de nouveau abandonnée entre 1658 et 1692.

Dès sa fondation, la Compagnie des Indes s'installe à Mascarin, la future Bourbon "pour en jouir en toute propriété, seigneurie et justice". Le 10 novembre 1663, le St Charles commandé par le capitaine Kergadiou mouille à la Grotte des Premiers Français à St Paul. Il dépose Louis Payen originaire de Vitry-le-François (Marne), colon à Madagascar depuis 1656, et un compagnon qui s'installent sur l'île avec 10 serviteurs/esclaves malgaches (7 hommes et 3 femmes) dont Jean Mousse et Marie Caze, de leur union naquit Anne Mousse, qui appartiennent à la compagnie des Indes orientales. C'est le début de la colonisation. L'île est une concession octroyée par le Roi à perpétuité. Le dispositif que la Compagnie mettra en place va durer un siècle avec des modifications de détail.

Toutefois, tant que se poursuivirent les entreprises de Madagascar et plus tard de la baie de Saldaigne, l'établissement français déjà ébauché à Bourbon ne pouvait guère, comme relâche, attirer l'attention du gouvernement royal, d'autant moins qu'on n'avait encore sur cette île que des notions très incomplètes, et que la route généralement suivie fut d'abord celle du canal de Mozambique.

Les premières reconnaissances qu'y firent les agents de la Compagnie confirmèrent Les deux points essentiels des renseignements fournis par de Flacourt : l'abondance des ressources, la mauvaise qualité des mouillages ; aussi les conclusions restèrent d'abord fort hésitantes. Les ordres remis en 1665 à de Beausse et ouverts à la hauteur du Cap fixaient à Bourbon le rendez-vous des quatre vaisseaux. Trois s'y réunirent. Le Taureau toucha à Saint-Paul le 9 juillet où il trouva L. Payen ; la Vierge de Bon Port, le 14 ; l'Aigle Blanc mouilla le même jour dans la rivière Saint-Gilles, puis rejoignit les deux autres à Saint-Paul. Le Taureau y mit à terre 20 colons destinés à l'île sous le commandement d' Etienne (De) Régnault, premier gouverneur de Bourbon. Le 6 août, les trois vaisseaux repartaient pour Fort-Dauphin où De Beausse sur le Saint-Paul s'était rendu directement. Parmi les 20 colons ont peut citer René Hoarau, Pierre Collin, Hervé Dennemont, Gilles Launay, Jacques Fontaine, François Vallée, Pierre Hibon, François Riquebourg, Athanave Touchard et Pierre Pau.

Les impressions des divers témoins de cette première apparition de la Compagnie à Bourbon concordent à peu près : Souchu de Rennefort insiste sur la salubrité de l'île, où les malades guérirent à peine débarqués, sur la facilité d'y faire une eau excellente, sur l'abondance de la chasse, mais il ajoute : " Les mariniers ne connaissent aucun endroit de bon ancrage en tout son tour, les ouragans y sont fréquents ". Carpeau du Saussay, qui était depuis 2 ans à Fort-Dauphin pour le compte de la Compagnie de La Meilleraye, et qui toucha à Bourbon en novembre 1665 sur le Taureau, fait aussi de l'île une description enthousiaste ; il la qualifie, pou son air et sa fertilité de Paradis terrestre, mais il mentionne aussi les difficultés du débarquement. François Martin envisage avec plus de précision la question de la relâche : " Sans exagérer, l'on peut dire que cette île est un des bons lieux de rafraîchissements que l'on puisse trouver après une longue route " ; et il ajoute que, grâce à la richesse du sol, on pourrait facilement avec un peu de travail lui faire produire toutes les denrées nécessaires : pain, vin, riz, sucre, etc... ; mais il considère plutôt Bourbon comme une terre à coloniser que comme une escale sur la route des Indes, il dit bien que les vaisseaux pourraient y toucher en venant de France, mais non au retour, puisqu'ils y passeraient vers mars, moment où les ouragans sont encore à craindre; aussi ne propose-t-il pas d'y établir l'entrepôt qu'on croyait d'ailleurs trouver alors à Fort-Dauphin, et, bien qu'il fit un second séjour à Bourbon, du 23 octobre au novembre 1664, il ne parle nulle part de ses rades.

Ces renseignements n'étaient point encore parvenus en France au moment de l'organisation et du départ de l'expédition de Montdevergue. Et comme on commençait déjà, ainsi qu'il a été dit plus haut, à revenir de l'engouement de la première heure pour Madagascar, les instructions de Colbert au chef de cette seconde flotte faisaient une place remarquable à Bourbon : il lui était recommandé d'y donner rendez-vous à ses vaisseaux, d'y descendre les malades, faire commencer des cultures et construire des magasins ; " il sera ordonné à ceux qui demeureront en ladite île de Bourbon de reconnaître les dedans et les dehors d'icelle et de chercher quelque bon port où les vaisseaux puissent aborder et demeurer en sûreté et, s'il se peut, de faire une carte et description exacte de ladite île... Il sera observé dans ledit état s'il y a des bois et de quelle qualité et quantité, s'ils sont propres pour bâtir des navires ou à quelque autre usage, et, étant de nécessité absolue que nos vaisseaux reconnaissent et approchent en ladite île allant à l'île Dauphine, s'il se peut, il y faut faire un lieu considérable pour y prendre des rafraîchissements ". (instructions remises le 17 novembre 1665 à de Montdevergue, commandant la 2ème expédition, et aux Directeurs Caron et de Faye)

À cette fin de 1665 et avant de savoir ce que devenait l'entreprise de Fort-Dauphin, Colbert conçoit donc l'idée d'établir à Bourbon l'entrepôt nécessaire sur la route de l'Inde : elle persiste quand arrivent les mauvaises nouvelles de Madagascar et, en août 1668, les Directeurs proposent au Ministre de le transporter à la baie de Saint-Augustin ou à l'île Bourbon, sur le bruit qu'un pilote y a trouvé un excellent mouillage, au S. O. de l'île (délibération du 30 août 1668).

C'est qu'en effet les premiers renseignements reçus sur Bourbon étaient assez favorables quoique encore incomplets ; de Montdevergue, qui y était arrivé le 21 février 1667 venant de la baie de Saldaigne, débarque avec quelques colons dont les premières françaises continentales, jugea à propos d'en faire l'infirmerie de Madagascar à cause de la bonté de son air et de ses commodités. La plus part des colons préfèreront s'installeront à Fort Dauphin. Pierre Pau est parmi eux, il est le père du premier enfant né à Bourbon, le 7 août , Étienne, que lui donna Anne Billard, sa femme. Mais après le décès de son époux, celle-ci rentra à Fort-Dauphin avec son fils et s'y remaria. Les colons bourbonnais s'installent sur le bord de la rivière Ste Suzanne.

Séduit par le contraste de cette nature riante avec les environs sablonneux et stériles de Fort-Dauphin, de Montdevergue, s'étendait sur l'excellence des eaux, l'abondance du gibier et la "douceur" de Bourbon : suivant les ordres de Colbert, Regnault, accompagné d'un pilote et d'un ingénieur, avait fait le tour de l'île par terre en 20 jours, pour le bien reconnaître et en avait dressé une carte (20 février 1668).

Mais des avis moins encourageants parvinrent aux Directeurs par le Saint-Jean-Baptiste, en janvier 1669, notamment celui de leur employé Goujon : " Touchant Mascareigne, je vous dirai que je suis dans le sentiment de la conserver seulement à cause de l'air et des chairs (viandes) qui contribuent beaucoup à la santé des malades. Mais il n'y a point de riz et peu de légumes. Les rades y sont si méchantes qu'on dit qu'un navire n'y peut être en assurance un jour et que d'heure à autre les coups de vents y sont si terribles qu'on y laisse souvent câbles et ancres. "

Ce jugement un peu sommaire dut frapper le Ministre et les Directeurs, et c'est pourquoi dans les instructions remises à De la Haye à la fn de cette même année 1669, il n'est pas question de Bourbon : c'est au cap de Bonne-Espérance que Colbert croit alors pouvoir placer le port de relâche.

Cependant les circonstances amenèrent De la Haye à s'occuper particulièrement de Bourbon : après ses fautes et ses malheurs de Fort-Dauphin, c'est là qu'il vint chercher le réconfort et la santé pour lui-même et pour les nombreux malades de l'expédition ; on voit par le récit de l'un d'entre eux, du Bois, l'impression bienfaisante qu'ils ressentirent en arrivant dans cette terre salubre et fertile (27 avril 1671): " S'il y avait un port assuré pour les vaisseaux et qu'on la cultivât, on en tirerait bien du profit et on en pourrait faire une des meilleures et des plus abondantes îles du monde, à proportion de sa grandeur ''. De la Haye, reçu à Saint-Denis par Regnault qui y avait transporté sa résidence en 1669, trouvant que le mouillage y était meilleur qu'à Saint-Paul et les ressources plus abondantes, y fit solennellement reconnaître l'autorité du Roi (journal de Du Tremblay) et pendant les deux mois qu'il passa dans l'île, s'occupa activement de trouver une solution plus favorable que celle de Fort-Dauphin au problème de la relâche : dès le 2 mai, il se rendit à Saint-Gilles " pour y reconnaître les lieux et voir si on pourrait faire un port suivant l'assurance qu'on lui avait donnée de la possibilité de la chose, et, après l'avoir bien examiné ne le trouva faisable " (Journal du Navarre). Puis, son enquête finie, il expliqua à Colbert, dans son mémoire du 1er août 1671, la combinaison qu'il avait imaginée : d'abord, il déclarait que presque toutes les rades de Bourbon étaient bonnes, surtout celle de Saint-Denis, sauf les mois de janvier, février et mars, que le climat était sain, le sol fertile, nous avons peu d'aussi bonnes terres en France puis il conseillait d'une part la création de postes fortifiés aux deux mouillages indiqués de Madagascar qui n'étaient qu'à 6 ou 8 jours de Bourbon et où les vaisseaux pourraient faire escale en toute sûreté; d'autre part, la colonisation de Bourbon " où l'ont ne saurait mettre trop de monde; ce serait une pépinière où les hommes se conserveraient pour de là fournir les lieux qui en auraient absolument besoin et bon pour y rétablir nos malades de toutes les Indes : cela empêcherait la consommation d'hommes qui se fait partout ailleurs et l'on en tirerait des vins, grains et vivres avec peu de labeur, la rade bonne neuf mois ". Les ports à Sainte-Marie et à Antongil, le ravitaillement à Bourbon, telle était donc l'idée de De La Haye au moment où il allait commencer les grandes entreprises qui rendaient encore plus nécessaire la possession d'escales. Et il montrait en conclusion combien la navigation serait facilitée par l'adoption de son plan : les vaisseaux, après avoir mouillé aux îles du Cap-Vert ou aux Canaries, cingleraient vers le Sud jusqu'au 34 ou 35° où ils trouveraient : "les vents d'Ouest frais " qui les conduiraient directement à Bourbon, là, ils remplaceraient leurs malades par des hommes valides, prendraient leurs vivres, pourraient se caréner ou attendre d'autres navires au port d'Antongil. La conception était fort ingénieuse.

Jacob de la Hure sera gouverneur (le 2ème) de l'île de Bourbon qui comte 76 habitants, du 9 mai 1671 à la fin novembre 1674, alcoolique et assassin, il périra écartelé en France.

Et pendant même que se maintenait en ce dernier point le principal établissement français de la mer des Indes, Bourbon commença en fait à servir d'escale aux vaisseaux de la Compagnie, rôle qui va lui rester avec plus ou moins de suite et malgré son manque de port naturel, pendant un demi-siècle. De nombreux vaisseaux s'y arrêtent alors pour prendre des vivres ou guérir leurs malades : ainsi la Force (venant de France) mouilla à Saint-Paul du 1er au 22 septembre 1665 ; le Saint-Paul, faisant aussi route vers Madagascar, à Saint-Denis et à Saint-Paul, du 31 août au 23 septembre 1669 ; la flûte, la Couronne, revenant de l'Inde, en avril 1671 ; huit jours après son départ y arrivait De la Haye avec 6 vaisseaux de son escadre pour la ravitailler (27 avril-17 juin) ; du 20 septembre suivant au 21 octobre, le vaisseau du Roi, le Breton, envoyé en renfort à de la Haye, puis un des houcres de la Compagnie partis avec lui de France, relâchèrent à Saint-Paul ; du 17 août au 4 septembre 1672, le houcre Barbaut venant de Ceylan, à Saint-Denis. Avant la ruine de Fort-Dauphin, les bâtiments français l'évitaient donc déjà de plus en plus : Colbert lui-même, dans ses instructions au capitaine du vaisseau du Roi Éléphant envoyé au secours de Saint-Thomé, lui recommande, en septembre 1673, d'aller directement à Bourbon, à cause de la guerre ; il remet des ordres identiques au capitaine de la flûte du Roi, le Coche, un instant destiné à Saint-Thomé (août 1674), à celui du vaisseau du Roi le Hardi qui devait partir à sa place avec une flûte en avril 1675 (instructions royales du 28 septembre 1673).

De même la plupart des navires revenant alors de l'Inde touchèrent à Bourbon, surtout après l'anéantissement de Fort-Dauphin ; le Julle ramenant Caron, dans les derniers mois de 1672 ; De la Haye lui-même sur les deux vaisseaux hollandais qui portaient le débris de son corps expéditionnaire, en novembre 1671 ; le Blampignon et l'Heureuse revenant de Surate sous l'escorte du vaisseau du Roi, le Rubis, en février 1676.

Les guerres écartent de Maurice les vaisseaux français qui, même dans les intervalles de paix, ne pouvaient plus compter sur un bon accueil des Hollandais. La seule relâche d'un navire français, sur l'île Maurice depuis 1640, est celle du bâtiment de guerre le Breton ; les officiers de ce vaisseau, se trouvant le 12 septembre 1671 en vue de Maurice et espérant y être bien reçus, décidèrent d'y faire escale pour embarquer des vivres et mettre à terre leurs scorbutiques ; on voit par leur journal de navigation qu'ils ignoraient les ports de cette île, car ils ne trouvèrent pas sans peine celui du S.- E. où le Breton entra le 13 septembre au soir ; ils furent accueillis avec méfiance par les Hollandais qui prétendaient que le mouillage n'était pas suffisant pour un bâtiment de cette taille (800 tx.), aussi, après avoir pris quelques vivres, ils repartirent dès le 15 septembre pour gagner Bourbon, non sans avoir remarqué, d'une part la valeur de l'île " la plus belle qui soit dans les Indes ", et de l'autre la faiblesse des Hollandais qui n'y étaient alors que 48 et n'avaient pas de fort digne de ce nom.

Plusieurs bateaux passèrent en vue de cette île avant de toucher à Bourbon, mais ils ne s'y arrêtaient jamais comme le Saint-Paul, le 29 août 1669, le Sieur du Bois en 1674, le Vautour, le 2 juillet 1676, commandé par André Boureau-Deslandes.

Le 13 février 1673, arrivée de Hubert HUGO comme gouverneur de Mauritius

Le 1er décembre 1674, Jacob De La Haye jette, lors de son passage, par ordonnances, les bases de l'organisation de Bourbon destitue La Hure et le remplace par Henry Esse d'Orgeret (3éme gouverneur de l'île de Bourbon de novembre 1674 au 17 juin 1678) assisté de Germain de Fleurimond.

L'île accueille en 1675, les rescapés du massacre de Fort Dauphin suite au soulèvement des autochtones (26 août 1674), et devient alors la seule escale française sur la route des Indes. L'île compte alors 150 personnes. Pendant 6 ans, l'île va tomber dans l'oubli et la colonie va prospérer...

Les seuls bâtiments expédiés de France pendant les trois dernières années de la guerre, le Vautour et le houcre Rossignol firent aussi escale à Bourbon du 3 au 21 juillet 1676. Ils trouvèrent en rade le Saint-Robert, envoyé par Baron de Surate pour conduire à Bourbon quelques réfugiés de Fort-Dauphin et chercher d'autres survivants à Mozambique, et leur séjour est raconté dans le journal d'André Boureau-Deslandes dont les impressions sur les ressources de l'île et ses mouillages sont très précises : c'est " un véritable Paradis terrestre..., la terre en est si excellente qu'elle produit beaucoup de choses sans les semer, l'air si salubre que… lorsqu'un navire y aborde, quelques malades qu'il ait, il est assuré en huit ou dix jours de les revoir tous sur pied... on peut aussi tirer de cette île des mâts, des planches de doublage... ". Quant aux rades, il déclare celle de St-Denis "assez bonne ", mais celle de St-Paul est meilleure, " beau mouillage par les 20 à 25 brasses d'eau, fond de sable, proche de terre... l'abord des chaloupes y est plus facile qu'à Saint-Denis où il y a beaucoup de peine à aborder lorsque la mer est tant soit peu grosse ". Cette supériorité de Saint-Paul ne sera plus contestée ; quant à Ste Suzanne, la troisième habitation, c'est un endroit délicieux, mais " point de mouillage pour les navires ". (Journal du Vautour, 1676). On voit que Deslandes, contrairement à Regnault, appréciait la supériorité du mouillage de St-Paul, bien abrité par les montagnes des vents réguliers du S. E. et des cyclones, sur celui de St-Denis exposé à tous les vents, du N. O. au S. E. par le Nord, qui occasionnent une forte houle, même pendant la belle saison. Il est vrai que St-Paul, limité par son étang vaseux, n'offrait pas autant de facilité au commerce que Saint-Denis. C'est pourquoi la capitale subsista où Regnault l'avait placée.

Bourbon rendait donc déjà comme escale de la route des Indes d'incontestables services. Et pourtant Colbert ne semble pas s'en être fort occupé ; sans doute, dès 1673, le gouvernement royal se déclarait disposé à envoyer chaque année quelques hommes et quelques filles pour peupler l'île, et il expédia un premier groupe de 16 filles, fournies par l'Hôpital général de Paris, sur la Dunkerquoise en mai 1673 (Le Roi, - de la Haye, Pays-bas - 27 février 1673, à de Beauregard, capitaine de la Dunkerquoise).

Germain de Fleurimont sera à son tour gouverneur de l'île de Bourbon (le 4ème) suite au décès de d'Orgeret, du 18 juin 1678 à janvier 1680. En novembre 1678, 14 jeunes femmes indiennes débarquent à Bourbon.

Le Ministre, une fois la paix rétablie avec la Hollande, exprime son dessein de secourir les Français de Bourbon par les premiers vaisseaux que la Compagnie enverra aux Indes (dépêche de Colbert 28 juin 1679). Mais il n'apparaît pas que ces intentions furent suivies d'effet : les navires partis en 1679 et années suivantes ne touchèrent pas à Bourbon ; ils s'arrêtaient maintenant au Cap, relâche que la paix rendait accessible aux Français, par exemple le Soleil d'Orient en 1679, ou aux Comores. Cette dernière escale, où l'on pouvait prendre de l'eau, du bois et des vivres, non sans difficulté, car les habitants ne faisaient pas cas de l'argent (Des Augiers et Régnault, commissaire, à Pontchartrain, février 1699), était fort commode pour les vaisseaux qui, partis de France en bonne saison, prenaient la route ordinaire par le canal de Mozambique, mention est faite de relâche à Anjouan pour le Président en 1681, l'Heureuse et la Royale en 1682, la Vierge sans Macule, en 1684. Et pourtant il ne fut jamais question de fonder à Anjouan ou à Mohély un établissement permanent, les Français avaient remarqué que si le climat y était sain au mouillage, le séjour y était funeste aux équipages qui contractaient, s'ils couchaient à terre, des fièvres souvent mortelles (Le Mayer à Pontchartrain, 29 mars 1697, le capitaine Faucher à Pontchartrain, sept. 1697).

Le Père Bernardin sera gouverneur de l'île de Bourbon (le 5ème) suite au décès de Fleurimont, de janvier 1680 au 1er décembre 1686. À la fin de son mandat, l'île compte 216 personnes.

Colbert ne semble pas non plus avoir prêté grande attention aux propositions qui lui furent présentées en 1684 d'une active colonisation de Bourbon par le chevalier de Ricous, lieutenant de vaisseau, qui avait visité l'île avec De la Haye, et par Regnault, son premier Gouverneur. De Ricous, qui ambitionnait le commandement de l'entreprise, adressa force mémoires, à Colbert et à Seignelay, pour la conseiller au gouvernement royal. Il la justifiait par deux avantages essentiels : la commodité de la navigation pour la Compagnie, l'utilité stratégique pour le Roi. Pour le premier point, il montrait que Bourbon était la seule escale pratique sur la route de l'Inde, rappelait l'échec de la tentative de la baie de Saldaigne qu'il avait jadis reconnue avec De la Haye et insistait sur les inconvénients des relâches en pays étrangers, au Cap ou au Brésil; après avoir refait le tableau séduisant des ressources de Bourbon, il déclarait qu'on y pouvait établir des magasins de vivres comme faisaient les Hollandais au Cap, pour épargner les maladies aux équipages et, citant encore l'exemple des Hollandais, il revenait à l'idée exprimée dix ans plus tôt par son ancien chef : " l'on pourrait faire aussi un entrepôt dans cette île de matelots et de soldats que l'on ferait travailler pour le service du Roi tant qu'ils y seraient ; et les vaisseaux qui y passeraient, pour éviter le retardement que causent d'ordinaire les malades, les laisseraient dans les hôpitaux et prendraient le même nombre de ces gens qui seraient frais et faits au pays ". Il proposait donc d'envoyer à Bourbon des laboureurs pour mettre le sol en culture, des charpentiers pour préparer d'avance des bordages et des courbes pour les vaisseaux et des ingénieurs pour fortifier les lieux de descente (Le chevalier de Ricous à Seignelay, Brest, mai 1681). Mais il passait sous silence le point important, il n'indiquait pas où les vaisseaux pourraient se caréner et ne parlait point de port (la carte de Bourbon qu'il joignait à ses mémoires et qui est datée du 31 janvier 1681 est très grossière et ne semble faite que de souvenir).

Quant aux avantages stratégiques de Bourbon pour le Roi, Ricous les indiquait très nettement, la question des ports mise à part ; il montrait que ce poste seul pourrait assurer un succès infaillible aux entreprises que le Roi voudrait faire dans l'Inde. "Comme les Hollandais ont des comptoirs par toutes les Indes, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au Japon, il serait difficile d'en aborder aucune sans qu'ils en eussent connaissance et comme la surprise est le meilleur moyen dont on puisse se servir pour se rendre maître de leurs places, attendu qu'ils n'y mettent de fortes garnisons que lorsqu'ils savent que l'on les doit venir attaquer, l'île Bourbon rendrait leurs précautions inutiles puisque, sans toucher à la terre ferme, l'on y trouverait toutes sortes de rafraîchissements et un séjour de quinze jours suffirait pour y rétablir les vaisseaux, l'air y étant admirable ; ainsi l'on tomberait tout d'un coup sur une place qui serait hors d'état de se défendre, et que l'on surprendrait fort aisément " (12 mai 1681). C'était indiquer avec précision les avantages à attendre d'un établissement de relâche aux Mascareignes, mais il s'agissait de savoir si Bourbon, dépourvue de ports naturels, pouvait tenir un pareil rôle. Pour de Ricous, cette question ne paraissait point faire doute : aussi adressait-il au Ministre plusieurs lettres et mémoires très détaillés, en août 1681, pour énumérer les choses nécessaires à l'entreprise, mais il n'y parlait toujours pas des mouillages de Bourbon.

C'est au contraire sur ce sujet que s'arrêtait particulièrement l'employé de la Compagnie, Regnault, dans le long mémoire qu'il adressait de l'Inde aux Directeurs, en 1681. (Étienne Regnault, de Paris, 1er gouverneur de Bourbon, d'août 1665, à juin 1671, moment où De la Haye l'emmena dans l'Inde, était le 31 août 1679 sous-marchand au comptoir de Surate)

Il semble que ces renseignements sur Bourbon lui avaient été demandés par Colbert, puisqu'il les intitule : " Mémoire contenant les avis de ce qu'il conviendrait suivre pour l'établissement considérable que le Roi désire faire en l'île de Bourbon et son utilité ". Il insistait notamment sur la commodité d'y faire escale, les vaisseaux de la Compagnie, partant de France de janvier à mars, y arriveraient dans la belle saison, pourraient séjourner le temps nécessaire, et n'arriver à Surate qu'après les ouragans de septembre de la côte de Malabar, au lieu de se réfugier en quelque port étranger (ils s'arrêtaient en effet souvent à Goa ou Bombay avant de gagner Surate, et cela peut être une des raisons pour lesquelles les capitaines des vaisseaux de la Compagnie répugnaient à l'escale de Bourbon, ils faisaient du commerce particulier à Bombay. Aussi le Conseil de Surate demande-t-il aux Directeurs d'interdire absolument cette relâche (19 octobre 1688). Au retour, il leur était aussi facile de se ravitailler à Bourbon. Mais il reconnaissait qu'il fallait s'y contenter de " plusieurs bonnes rades . L'anse de St-Paul est un bon mouillage pour plusieurs navires, le meilleur endroit est par le travers de l'étang qui a une bonne lieue de long et 18. à 20 brasses d'eau, fond de sable noir ; l'abordage à terre y est souventes fois rude... ''. Il parlait ensuite de Saint-Denis "où il peut radder plusieurs vaisseaux, à 15, 18 à 20 brasses, fond de sable noir, meilleur ancrage qu'à Saint-Paul. Il y a un assez doux abordage pour les chaloupes et que l'on peut rendre plus commode ; l'on y fait fort facilement l'eau pour les navires. Ce lieu est la clef du beau pays…".

Mais tout cela ne constituait pas un bon port où les vaisseaux pussent s'abriter et se caréner en toute sûreté : c'est sans doute pour cette raison que Colbert qui ne pouvait être alors que médiocrement porté à proposer au Roi de nouvelles entreprises dans les mers des Indes, ne donna aucune suite à ces projets de colonisation de Bourbon ; l'île resta pour ainsi dire abandonnée à elle-même sous le gouvernement du père capucin Bernardin de 1680 à 1686. Fort peu de vaisseaux y relâchèrent pendant cette période, tous revenant de l'Inde : le Soleil d'Orient parti de Bantam avec les ambassadeurs siamois, s'y arrêta du 1er octobre au 1er novembre 1681, avant sa mystérieuse disparition dans les parages de Madagascar ; le Président, retour de Pondichéry, en 1683; le St-François-d'Assise, en novembre 1686; l'Oriflamme, de Surate, en mars 1687. La plupart des bâtiments de la Compagnie profitaient de la paix pour toucher au Cap ou plus rarement aux Comores : la Royale relâcha au Cap en 1685 ; de même l'escadre royale destinée au Siam en 1687 ; l'Oriflamme, envoyée la rejoindre l'année suivante, le Gaillard, à son retour du Siam ; le Coche et la Normande, qui y furent pris en 1689. Le St-François-d'Assise, en 1685, n'avait relâché à Anjouan qu'involontairement. L'escale du Cap était alors habituelle, quand le Conseil de Pondichéry voulut faire connaître la révolution de Siam à l'escadre française qui lui avait été annoncée, c'est au Cap qu'il expédia, par le Coche et la Normande, de nouvelles instructions. Bourbon semblait presque oubliée.

Cependant, lorsque Seignelay prétendit reprendre, après 1685, les projets de son père sur les Indes, Bourbon ne fut pas négligée ; l'attention du Ministre avait été d'ailleurs activement sollicitée: en décembre 1686, le chevalier de Ricous revenait encore à la charge pour proposer la colonisation de l'île et demander le commandement de l'expédition ; et, quelques mois plus tard, le P. Bernardin, qui s'était embarqué sur le St-François-d'Assise, en novembre 1686 pour rappeler au gouvernement royal l'existence des Français de Bourbon, adressa à Seignelay un long mémoire, daté de 1687 (le St-François-d'Assise arriva à Port-Louis le 19 mai 1687, après une traversée heureuse et rapide), pour représenter la misère des colons, due surtout à l'impossibilité, faute de vaisseaux, de vendre les fruits de leur travail ; aussi recommandait-il la mise en valeur de l'île comme escale sur la route de l'Inde, il rappelait que les navires français l'avaient fréquentée jadis (allusion à la relâche du Vautour et du Rossignol en 1676) et qu'au voyage d'aller ils arrivaient ainsi à la côte malabare après la mauvaise saison:; qu'au retour ils pouvaient aussi bien passer à Bourbon qu'au Cap où l'achat des vivres était très onéreux ; aussi donnait-il des renseignements fort précis et exacts sur les mouillages : " Il n'y a rien à craindre au Nord de l'île, immédiatement après la lune de février, qui pour l'ordinaire est la plus à craindre, quoique "le houragan" se rencontre aussi quelquefois dans les deux mois précédents ; le meilleur endroit pour la sûreté des navires est Saint-Paul; la tourmente ne dure pas pour l'ordinaire plus de deux fois 24 heures; l'anse de Saint-Paul tant à terre qu'au large n'est que sables, la tenue y est fort bonne " (mémoire du P. Bernardin, Brest, 1687).

Jean Baptiste Drouillard, venu de Saint-Malo, il fut d'abord que pilote de la Compagnie des Indes. Ce qui nécessitait quand-même quelques dispositions hors du commun. Il est aux Indes en 1677 et y épouse une Portugaise, Marie Diès, à qui il fait deux filles. Il arrive à Bourbon en 1686.Malade, il deviendra gouverneur de l'île de Bourbon (le 6ème), à la demande du Père Bernardin qui va chercher de l'aide à Versailles, du 2 décembre 1686 au 9 décembre 1689. Le 15 janvier 1687, il prendra une ordonnance limitant la liberté de chasse et réglementant le commerce. Le 20 mars 1689, le Roi Louis XIV envoie une "lettre gracieuse" aux habitants de Bourbon. Drouillard apprend sa destitution des mains de son successeur.

Mais, comme il savait bien que les meilleures rades foraines ne valent pas un bon port, le P. Bernardin s'était préoccupé de la question et croyait en avoir trouvé une solution au moins partielle : " Il y a un petit lieu, appelé la rivière d'Abord, qui est assez facile à bonifier pour y faire hiverner quelques barques de 50 tx., ce qui serait d'un très grand soulagement pour l'île si on permettait aux habitants de transporter leurs denrées aux terres circonvoisines, comme tabac, froment, riz, etc... " (la première mention trouvée de ce nom de Rivière d'Abord, est dans la carte du chevalier de Ricous, du 31 janvier 1681 Bory de St-Vincent suppose, sans aucun fondement, que les Portugais auraient pris terre à cet endroit, en découvrant l'île, d'où ce nom.)

C'est donc Bernardin qui le premier entrevit la possibilité de créer un port à l'endroit où a été établi de nos jours celui de Saint-Pierre, le premier en date de l'île. Ainsi renseigné, le gouvernement royal s'occupa, cette fois avec activité de Bourbon. Un mémoire rédigé par Delagny d'après ceux de Ricous et du P. Bernardin, évidemment destiné à Seignelay et intitulé "Projet pour maintenir et augmenter la colonie de l'île de Bourbon", exprime la façon dont on envisageait en haut lieu cette question : Delagny rappelait que de nombreux vaisseaux avaient relâché dans l'île aux premiers temps de l'histoire de la Compagnie, mais que celle-ci n'en prenait aucun soin, bien que ses navires continuassent souvent à y toucher, surtout au retour de l'Inde ; puis il appréciait, avec sagacité, les avantages et les inconvénients de cette escale " trop loin au-delà du cap de Bonne-Espérance pour y faire un entrepôt commode pour les voyages d'Europe aux Indes et trop prés de Surate pour le retour en Europe...". Néanmoins, il reconnaissait que les navires destinés à Surate pouvaient y mouiller commodément au lieu d'aller attendre pendant un mois à Bombay la fin du mauvais temps de la côte de Malabar, et, d'autre part, que "les vaisseaux qui viennent de la côte de Coromandel et du côté du golfe du Bengale en peuvent tirer des secours, ainsi que ceux qui, allant et venant d'ailleurs, peuvent se trouver déroutés par les divers accidents qui arrivent à la mer ". Sans s'arrêter aux avantages stratégiques offensifs préconisés par de Ricous, il déclarait cependant : " Cette île pourrait être d'une plus grande ressource en temps de guerre avec quelqu'une des nations de l'Europe, parce que, pour éviter le cap de Bonne-Espérance ou les îles dans lesquelles elles sont établies, les vaisseaux français y viendraient prendre des rafraîchissements en revenant de Surate et de la côte de Coromandel et du côté de Bengale, pour venir en France sans toucher ailleurs, ou en tout cas au Cap-Vert s'ils en avaient besoin, et la même chose se pourrait pratiquer en allant de France aux mêmes endroits ". Il résumait ensuite les renseignements fournis par le P. Bernardin sur les ressources, notamment en bois de construction et de mâture, les mouillages, les ouragans, le petit port de la rivière d'Abord et concluait en proposant d'envoyer à Bourbon tout le nécessaire par le petit bâtiment que la Compagnie devait armer incessamment pour les Indes.

Bien qu'il porte la date de 1690, ce mémoire est du début de 1689 ; instruit par là que Bourbon, sans constituer par sa situation même et ses rades une escale parfaite sur la route de l'Inde, pouvait être d'une grande commodité dans cette navigation, Seignelay, adoptant les conclusions de Delagny, se décida à organiser et développer la colonie en mars 1689.

Il nomma un gouverneur, Habert de Vauboulon (le 7ème), présenté par la Compagnie, un garde-magasin, nommé Firelin, un curé, le P. Bernardin, que devaient accompagner deux autres capucins, dont le P. Hyacinthe; cet état-major s'embarqua sur le Saint-Jean-Baptiste, de 150 tx., qui, destiné à Pondichéry, devait le déposer à Bourbon et qui mit à la voile de Port-Louis le 5 mai 1689. Les instructions remises à de Vauboulon et empruntées, en plusieurs endroits, aux mémoires du P. Bernardin et de Delagny, n'étaient guère relatives qu'à la colonisation et à l'administration de l'île ; elles ne contenaient d'autre allusion à la Compagnie que la recommandation de faire cultiver les denrées qu'on pourrait charger sur ses vaisseaux ; il n'était donc pas question de faire de Bourbon l'entrepôt du commerce de l'Inde.

À partir de cette date, le gouverneur est juge en dernier ressort pour toutes affaires civiles et criminelles. Il agit également comme notaire royal. Le garde-magasin, secrétaire et fiscal, joue également le rôle de procureur du roi. Pour rendre la justice, le gouverneur s'entoure d'un conseil formé des plus anciens de l'île et du curé. La compétence de ce tribunal était sans limites quand il s'agissait de Noirs. Elle était plus restreinte en ce qui concerne les Blancs qui étaient souvent déférés au Conseil de Pondichéry. Potentat paillard, Habert de Vauboulon mourra empoisonné dans une geôle infamante.

Comment ne pas être mégalomane quand on est investi sous le soleil tropical de tous les pouvoirs exorbitants accordés à la Compagnie des Indes ? Comment ne pas comprendre le vertige de ces chefs de poste souvent épiciers insignifiants promus chefs de guerre, conquérants de "toutes les terres, places et isles qu'elle (la Compagnie) pourra conquérir sur les ennemis, ou dont elle pourra s'emparer, soit qu'elles soient abandonnées et désertes, soit qu'elles soient occupées par les Barbares" (lettres Patentes du 27 août 1664).

En même temps que le Saint-Jean-Baptiste, était parti de Port-Louis, le 5 mai 1689, un autre vaisseau de la Compagnie, les Jeux, commandé par le capitaine Houssaye, destiné à Surate; il prit le premier ses rafraîchissements à Bourbon, puisque la guerre maritime, alors recommencée en Europe, interdisait aux navires français l'escale, habituelle depuis quelques années, du cap de Bonne-Espérance. Quant au Saint-Jean-Baptiste, il ne parvint dans l'île que le 1er décembre, s'y laissa surprendre par la mauvaise saison et fut jeté à la côte par un ouragan le 31, apportant Habert de Vauboulon (le 7ème gouveneur) qui annonça à Drouillard sa destitution et prit ses fonctions le 11 décembre 1689 jusqu'au 26 novembre 1690. Au contraire, le vaisseau les Jeux, à son retour de Surate, fit un second séjour à Bourbon, aussi favorable que le premier, de juillet au 14 septembre 1690.

Cette double et heureuse relâche ne pouvait effacer l'impression désastreuse causée en France par le naufrage du Saint-Jean-Baptiste, uniquement du pourtant au retard de sa navigation. Les avis que la Compagnie recevait par les Jeux n'étaient d'ailleurs guère encourageants : un mémoire daté de septembre 1690 et dont l'auteur est certainement le capitaine Houssaye, contient des renseignements hydrographiques très précis sur la tenue des rades de St-Denis et de St-Paul - il reprochait à la première l'état d'agitation presque continuel de la mer et la difficulté de la descente ; pour la seconde, qu'il déclarait meilleure, il signalait le risque de la manquer, à cause des courants, mais reconnaissait la commodité de l'abordage.Drouillard rentre en France à bord du "jeux", il est arr^té à son arrivée , emprisonné un an puis relâché grâce au témoignage du Capitaine Houssaye.

Enfin au sujet des saisons où la relâche à Bourbon était sans danger, il déclarait " qu'il n'y a rien de tout à fait certain ; ...depuis la fin d'avril jusqu'à la fin d'octobre on y peut aborder sans crainte du houragan. Mais il ne laisse pas que dans les mois d'avril, mai, juin, juillet, les vents, souvent de grande force de l'E. N. E. à l'E. S. E., la mer étant fort grosse en rade et souvent à la côte (ce sont les brises de remous, généralement légères, qui soufflent en belle saison à St-Paul, variant du S. O au N. E., alors que l'alizé du S. E, régulier et fort, se divise en deux branches en heurtant l'île, l'une sur la côte du Vent jusqu'à St-Denis, l'autre sur la côte méridionale jusqu'aux caps Noir et Champagne) ; en août, septembre et octobre la mer est assez belle en rade et roule à la côte. De novembre jusqu'à la fin de mars, les mers y sont belles au large comme à la côte, mais c'est le temps du houragan où il n'y a aucune sûreté, car pour le peu qu'il y a du vent au large quoiqu'il n'arrive pas jusqu'à la rade, la mer est impétueuse à la côte et je ne connais pas un endroit où on puisse, tenir une chaloupe qu'à Saint-Paul, encore faudrait-il la haler haut sur le sable... "

Donc Bourbon ne pouvait servir d'escale qu'à certains moments de l'année et non sans risque. Quant à la question d'un port à y créer, les renseignements venus de l'île n'étaient pas très séduisants. Vauboulon s'informa des côtes et de la possibilité de ménager un abri aux navires (lettre de Vauboulon aux Directeurs) ; son examen porta surtout sur la rivière du Marsouin où il releva et sonda un bassin intérieur en deçà de la ligne de galets du rivage, qui avait 300 pieds de long, 110 de large et 20 de fond à marée basse, 6 de plus à mer haute et dont l'entrée était toujours libre : le Gouverneur assurait à la Compagnie qu'il était possible d'y établir un port, mais au prix d'un gros travail à cause des galets que la mer amassait constamment à l'embouchure (devant cette rivière du Marsouin, aujourd'hui Saint-Benoit, le mouillage est médiocre et le fond en effet très mauvais).

Vauboulon est renversé puis assassiné, et remplacé par le "Directoire de St Paul" du 26 novembre 1690 au 2 juillet 1696 
comporte 3 périodes :
1) dirigé par Michel Firelin du 26 novembre au 11 août 1693, qui sera pendu haut et court à Rennes.
2) dirigé par les sieurs Prades et Lemayeur.
3) dirigé par un groupe de 6 élus de 1693 au 2 juillet 1696 : Athanase Touchard, "leader naturel de l'île", Louis Caron, 
René Hoarau, François Mussard, Lezin Rouillard et Antoine Payet.

Le garde-magasin Firelin, qui s'était déclaré gouverneur de Bourbon à la suite de la conspiration du P. Hyacinthe contre de Vauboulon, affirmait, dans un mémoire daté de 1692, qu'il n'avait trouvé sur tout le pourtour de l'île aucun endroit où il se pût faire un port pour les bâtiments: à la rivière d'Abord seulement on pouvait créer un refuge pour les barques en coupant le banc de galets mouvants qui limitait le bassin et en construisant deux petites jetées à son entrée ; il parlait aussi de faire un quai à Saint-Denis pour faciliter l'abordage des chaloupes (mémoire fait au sujet de l'île Bourbon par Michel Firelin, commissaire en ladite île, 1692).

Le 1 mai 1691, l'Hirondelle, commandée par le capitaine Antoine VALLEAU, débarque à Rodrigue le huguenot François LEGUAT ainsi que ses compagnons Paul BENELLE, Jacques de LA CASE, Isaac BOYER, Jean de LA HAYE, Jean TESTARD, Robert ANSELIN et Pierre THOMAS pour fonder une colonie.

La Compagnie des Indes Orientales, alors embarrassée par la guerre maritime, n'avait ni les moyens ni l'envie de songer à des entreprises de ce genre : le naufrage du Saint-Jean-Baptiste entraîna la condamnation de Bourbon, que les vaisseaux de la Compagnie évitèrent dès lors systématiquement : il n'en parut aucun de 1690 à 1695 ; à ce moment, en effet, ils naviguaient de conserve avec les navires du Roi, et, outre le mauvais renom de Bourbon, on pouvait craindre que ces escadres, assez nombreuses, ne trouvassent pas dans l'île un ravitaillement suffisant. Deux escales furent alors fréquentées : celle des Comores et celle d'Amérique. Ainsi les instructions successivement remises à Duquesne-Guiton, à Dandennes, à de Serquigny, leur prescrivaient de prendre la route ordinaire, avec relâche à Anjouan, comme ils firent tous le premier en juillet 1690, le second en septembre 1692, le troisième en septembre 1695. Quant à l'escale d'Amérique, Seignelay l'avait indiquée à Duquesne-Guiton pour le temps de guerre (mars 1689) : au retour des Indes, les bâtiments pouvaient se rafraîchir au Brésil, puis à la Martinique et en revenir en compagnie d'autres navires français. C'est ce que firent successivement ces trois escadres. Un des rares vaisseaux expédiés alors isolément par la Compagnie, le bâtiment d'avis, le Postillon (octobre 1692), s'arrêta aussi au Brésil.

L'île Mauritius est réoccupée par les hollandais de 1692 (22 octobre, Roëlof DEODATI, reprend possession et exerce la fonction de gouverneur de Mauritius) jusqu'en 1710, elle est de nouveau abandonnée à cette dernière date.

Le 21 mai 1693, LEGUAT et ses compagnons quittent Rodrigue pour Mauritius, ils débarquent à Rivière Noire (Mauritius). Le 15 janvier 1694 ils sont arrêtés et exilés sur l'île aux Fouquets par DEODATI. (le 6 septembre 1696, le vaisseau hollandais Suraag embarque LEGUAT et ses compagnons pour Batavia. où ils seront forcés de servir comme soldats).

Ce n'est que pendant les dernières années de la guerre que les bâtiments français reparurent à Bourbon : les Jeux, envoyés à Surate, y relâchèrent au début de 1695 après une escale à la baie d'Antongil (Le Mayer à Pontchartrain, 29 mars 1697) et c'est seulement parce que de Serquigny apprit par ce vaisseau, à Surate, les événements qui avaient mis fin brusquement au gouvernement de Vauboulon que, pour opérer une enquête et arrêter les coupables, il se rendit avec toute son escadre à Bourbon et y resta deux mois (du 2 au 20 juillet 1696 à Saint-Denis, puis jusqu'au 4 septembre à Saint-Paul) ; ses équipages s'y ravitaillèrent et s'y rétablirent à merveille (rapport de Serquigny, relation de l'écrivain du Faucon).

Joseph Bastide, déposé sur l'île par De Serquigny, sera gouverneur de Bourbon (le 8ème), du 1 août 1696 au 6 juin 1698.De Serquigny enquête et fait arrêter les principaux protagonistes de renversement de Hauboulon, VIDOT - ROBERT - DUHAL - BARBIN - le père HYACINTHE. FIRELIN lui, fait l'objet d'une arrestation aux Indes.

Deux autres navires de la Compagnie échappés des comptoirs des Indes, alors bloqués par les Hollandais, y mouillèrent coup sur coup, le Pontchartrain, venant de Goa en décembre 1696, et le Postillon, du Bengale, qui y séjourna d'avril à septembre ou octobre 1697 (Joseph Bastide à Pontchartrain, 16 septembre 1697).

Ces différentes relâches, dont quelques-unes fort longues, montraient que, malgré tout, Bourbon pouvait rendre de réels services, au moins aux bâtiments français revenant de l'Inde. C'est ce que Le Mayer, capitaine du Florissant qui avait touché à Bourbon avec l'escadre de Serquigny, constatait dans une lettre qu'il adressait de Lorient, le 29 mars 1697, à Pontchartrain. Pour lui l'île ne pouvait procurer à la Compagnie d'autre profit " que les rafraîchissements nécessaires, à très bon compte et en abondance, que ses vaisseaux de relâche pourront trouver, avec une très parfaite santé pour les équipages ". Mais ces avantages ne lui paraissaient pas négligeables : sans doute, la route ordinaire des Indes était, pour le voyage d'aller, le canal de Mozambique, avec escale aux Comores ; mais quand les navires séjournaient à ces îles, des fièvres souvent mortelles se déclaraient parmi les équipages ; sans doute Bourbon était très loin de la France et trop près des Indes, mais le climat en était très sain et l'élevage des troupeaux facile ; " Vous aurez aussi la bonté de considérer que l'établissement est tout fait et que dorénavant il ne peut rien coûter que l'entretien d'un Gouverneur, d'un commis ou garde-magasin... " Quant à l'inconvénient des ouragans, redoutables du 15 décembre au 15 mars, les vaisseaux pouvaient en cette saison relâcher, comme récemment les Jeux, à la baie d'Antongil de Madagascar. D'ailleurs Bourbon était, avec la baie d'Antongil et Anjouan, la seule escale possible en temps de guerre : il ne fallait donc pas négliger l'établissement que les Français y possédaient.

Aussi Le Mayer proposait, en conclusion, d'y envoyer, par un petit bâtiment destiné ensuite à Surate, un Gouverneur, un prêtre et un garde-magasin avec "quelque secours", c'est-à-dire de l'outillage qui serait de bonne vente à Bourbon ; s'il partait en mai, il y serait vers le 15 septembre et en novembre à Surate.

Les appréciations de Le Mayer étaient si modérées et si évidemment irréfutables qu'on ne peut considérer comme de bonne foi les protestations véhémentes que les Directeurs de la Compagnie adressaient alors à Pontchartrain pour lui démontrer qu'ils n'avaient jamais rien prétendu faire de Bourbon, laquelle n'était même pas colonie française, et qu'ils n'en voulaient pas user davantage à l'avenir. Toute leur argumentation, à la vérité absurde et contraire aux faits les plus évidents, ne tendait qu'à se faire décharger des appointements du nouveau Gouverneur qu'il fallait bien envoyer à Bourbon : au lendemain de la guerre qui leur avait été si préjudiciable, à la veille d'une tentative suprême de restaurer, mais seulement grâce à l'emprunt, le commerce des Indes, ils trouvaient qu'aucune économie n'était pour eux négligeable et se refusaient à toute dépense dans une île dont ils pouvaient à la rigueur se passer, l'escale du Cap redevenue accessible, ou dont ils se serviraient sans bourse délier en cas de besoin. Aussi, à ce début de 1698 n'insistaient-ils que sur les inconvénients de Bourbon " qui n'est point sur la route de ses vaisseaux, étant trop loin de l'Europe et trop près des Indes pour y aller chercher des rafraîchissements qui sont également à toutes les nations qui y en demandent... il n'y a pas un seul port, pas même une chétive baie... l'atterrage en est un danger continuel, n'y ayant nul abri, mauvais ancrage, des courants affreux, ce qui a causé à la Compagnie le naufrage de son navire le Saint-Jean, de son équipage et sa cargaison, et dans le dernier voyage le Pontchartrain y a couru grand risque " (Les Directeurs à Pontchartrain le 9 février 1698)

Les vaisseaux de la Compagnie, pendant la courte période de paix qui suivit le traité de Ryswick, négligèrent la relâche de Bourbon. Pontchartrain avait obtenu des États Généraux des ordres pour les Gouverneurs des places hollandaises et spécialement pour celui du Cap leur prescrivant de faire bon accueil aux Français (De la Closure à Pontchartrain, 10 janvier 1698). C'est donc la route ordinaire, avec relâche au Cap, et, occasionnellement à Sainte-Hélène ou aux Comores, qui fut alors suivie par les vaisseaux français, tant du Roi que de la Compagnie (Ainsi l'escadre des Augiers, suivant ses instructions, relâcha au Cap, à l'aller, ainsi qu'aux Comores, de même les vaisseaux de la Compagnie armés en 1698 et 1699 ; au retour, plusieurs d'entre eux mouillèrent, ainsi que l'escadre des Augiers, à Sainte-Hélène. En 1700, le Phelypeaux, la Perle d'Orient et l'escadre de Châteaumorant touchèrent au Cap ; mais le Saint-Louis et l'Étoile d'Orient ne s'arrêtèrent qu'aux Comores, et deux ans plus tard ils ne firent encore que cette escale (1702). Au retour, l'escadre de Châteaumorant relâcha à Sainte-Hélène, ainsi que plusieurs vaisseaux de la Compagnie revenant de Pondichéry ou de Surate (avril 1701).

Seuls deux petits bâtiments furent expédiés à Bourbon, dans un but commercial, suivant les conseils de Le Mayer, le Marchand des Indes en 1698 (parti de Port-Louis le 13 avril 1698, ce petit bâtiment, dont la navigation se fit exactement suivant les prévisions de Le Mayer, relâcha au Brésil et conduisit à Bourbon, en septembre, un nouveau gouverneur nommé par le Roi, le 9ème, (qui prend ses fonctions le 21 octobre 1699, Jacques de la Cour de la Saulais, jusqu'au 13 mai 1701) et le Bourbon en 1701 (courrier de De Villers à la Compagnie, 12 mars 1703) ; l'île n'était alors considérée que comme escale du voyage de retour et encore ne fut-elle que rarement utilisée : citons la Zélande, de l'escadre des Augiers, qui, partie de Pondichéry en septembre 1699, y parvint le 8 novembre, y resta 20 jours pour rétablir ses malades (le contrôleur de Mézy à Pontchartrain, 19 mars 1700) ; la Toison d'or, qui, renvoyée tardivement de Pondichéry, séjourna à Bourbon au milieu de 1700.

Cependant la relâche du Cap ne tarda pas à révéler de graves inconvénients ; les Hollandais n'y recevaient qu'à contrecœur les vaisseaux français : en mai 1700, de Châteaumorant, dont les équipages comptaient beaucoup de scorbutiques, se vit refuser la permission de les mettre à terre, et, après un mots de séjour, dut repartir sans grande amélioration de leur état ; aussi le commissaire de cette escadre de Luzançay, constatant le rapide rétablissement des malades aux Comores (juillet), conseillait de renoncer à l'escale du Cap et de se contenter de celles des îles du Cap Vert et d'Anjouan (rapport du 28 août 1701).  

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20 décembre 2001

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